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RACINES

Vivre non pas caché mais libre, de cette liberté que procurent non pas les vieilles ailes mais les nouvelles racines.

RACONTER

Notre vie consiste trop souvent et trop longtemps à organiser la façon dont nous la racontons, à nous-même et à autrui.

RAISON

Chaleur du rêve, froideur de la raison. Tout pouvoir, ne rien faire. Froideur du rêve, chaleur de la raison.

Plus encore que d’avoir raison lorsque chacun a tort, je souhaite avoir tort d’avoir raison lorsque chacun a raison d’avoir tort.

Raison plutôt que compassion. S’interdire de souffrir. A force de se respecter soi-même, parvenir à respecter les autres. Refuser d’avoir plus d’égards pour les malades que pour les bien-portants.

Du reflet à la réflexion se perdent en route les impressions faites à la raison.

Quand on n’a aucune raison d’aimer, ni de ne pas aimer, est-ce encore affaire de raison ?

RARE

Apprendre les mots rares qui parlent des choses simples, et les mots simples qui nomment les choses rares.

Là où l’objet est rare, le sujet se fait dense.

RÉALITÉ

Principe de réalité, position du désespoir : la réalité envahit la fiction.

Ne pas se durcir face aux dures réalités, celles qui résistent aux idées, mais prendre appui sur elles pour leur échapper et assouplir sa créativité.

RECETTE

On peut, même devant une assiette vide, s’échanger des recettes.

RÉCIPROCITÉ

L’offre de réciprocité ne motive pas l’altruisme. Mais l’attente de réciprocité le fragilise.

REGARD

Devant la cible, le photographe n’a de moyen que l’objectif et ne donne à voir que lui-même. Pendant que le peintre s’efface derrière le projet de peindre aussi la flèche. Objectif et moyen, projet et sens du projet, cible et flèche : le corps n’a qu’un regard.

RÈGLE

Jouer contre l’autre, c’est jouer avec l’autre, voire tout contre. La règle interdit de jouer sans l’autre, voire de jouer trop prés.

Voyez qui fixe la règle, et vous saurez tout des inégalités.

REFLET

Le reflet n’a d’ombre que le reflet d’une ombre. Qui sait si l’écho a un écho ?

Mon reflet n’est pas un objet de réflexion.

On a le reflet que l’on mérite.

Ni les marchands ni même les fabricants de miroirs ne sont responsables des reflets.

Refléter ne produit rien d’autre qu’un reflet. Ou, au mieux, la prise de conscience que le miroir préexiste au reflet et qu’il mérite, à ce titre, d’être reflété par un autre miroir, dont le seul le bris libérera in fine de l’emprise du reflet.

RELIGION

La perception simultanée d’un ordre cosmique et d’un supposé désordre de la vie est à l’origine du sentiment religieux et de ses déclinaisons pratiques.

La plupart des religions proposent à l’homme de racheter, par contrat, des fautes dont il ignore, sinon la nature, du moins de les avoir commises.

RENAISSANCE

Il n’est pas d’âge pour les renaissances, et le ruisseau suit son cours pour étancher toutes les soifs.

RENDEZ-VOUS

Chaque instant est un rendez-vous.

RENONCEMENT

Le renoncement à tout commence par la promesse d’abandonner le presque rien qui survivra au renoncement.

Renoncer, c’est renoncer à tout, sauf aux promesses du renoncement.

RENONCER

Renoncer à voir pour voir ? A comprendre pour comprendre ?

Renoncer, pour le maintenir, à ce qu’on veut maintenir : cherchez l’erreur !

REPÈRES

Normes et interdits ne créent guère de repères s’ils occultent le sens de ce qu’ils prétendent instaurer.

RÉPÉTITION

Qu’est-ce-que la répétition ? Qu’est-ce-que la répétition ? Qu’est-ce-que la répétition ? Qu’est-ce-que la répétition ? Etc.

RÉPONSE

Qui ne pose pas de questions s’épargne le souci d’attendre puis d’entendre des réponses.

REPOS

L’épuisement est la source – tarie – de l’apologie du repos.

REPOSER (SE)

Apprendre à se reposer demande beaucoup de travail.

RÉSIGNATION

La résignation est l’art de passer sans transition d’une enfance grise à une vieillesse molle.

RÉSISTANCE

La résistance est ce qui permet de stocker de l’énergie en prenant le temps de décider à quoi la consacrer.

RÉSOLUTIONS

Les résolutions les plus longtemps mûries sont les premières à tomber.

RESPECT

Le respect est la synthèse de l’amour et de la raison, et la confiance s’en nourrit. L’utopie la plus radicale consiste alors à substituer la confiance et le respect à la crainte et à la domination.

RESPECTER

Se respecter soi-même pour mieux respecter autrui : voici ce qui distingue le respect de l’amour, et qui le dépasse en valeur.

Les petits et les faibles grandissent et se renforcent dès qu’ils sont respectés.

RESPIRER

Puisqu’il faut respirer pour vivre, commençons par respirer. La vie s’ensuivra. La mort aussi, mais cela ne doit pas nous empêcher de respirer.

RESPONSABILITÉ

L’intention, plus que le résultat, signe la responsabilité de l’acte.

La responsabilité du maître est de n’user de son autorité que pour renvoyer tout aller à son retour.

Responsable de ce que j’ai dit et de ce que j’ai fait. Responsable aussi de ce que je n’ai pas dit et de ce que je n’ai pas fait, mais laissé dire et laissé faire. Entre ces deux types de responsabilités se situe le domaine de ce qui m’est interdit.

Pas de responsabilité sans respect préalable.

RESSENTIMENT

Il est urgent de se protéger des dangers du ressentiment, des tentations de la vengeance, de la fascination pour les ruines. Des invitations gratuites aux visites guidées du musée de la misanthropie.

RÉSULTAT

Certitude issue de longues perplexités, résultat du résultat : ce qu’on ne cherche pas, on le trouve quand même.

RÉSURRECTION

Le sens profond de la résurrection du dénommé « Jésus » est d’avoir voulu chercher et trouver, au-delà de la mort, une admirable occasion de rendre à Judas son funeste baiser.

RÉUSSITE

Toute réussite cache un échec. Il ne reste plus qu’à réussir ses échecs.

RÊVE

Abolir l’outil du rêve pour s’installer dans le rêve absolu d’une réalité absolue, dans la réalité même de ce rêve.

Le rêve social est un poème collectif dédié à un reflet sans miroir.

RÊVER

Je rêve que j’ai trop dormi et qu’il est temps de me lever.

J’ai rêvé ma vie sans vivre mon rêve.

Suis-je un médecin qui s’est rêvé malade ou un malade qui se rêve médecin ? [Merci à Tchouang-tseu]

RÉVOLTE

Certaines révoltes ignorent qu’elles visent à en interdire de nouvelles.

Je ne peux me satisfaire d’une révolte qui n’entretient qu’elle-même.

La révolte fatigue, mais elle tient en éveil.

RÉVOLUTION

Tout est en ordre, même au cours du désordre. Tout vibre en harmonie avec l’écho des révolutions qui restent à faire.

RIEN

Je ne suis rien, mais je peux être tout pour ce rien.

Si je ne suis contre rien, mieux vaut que je sois sans rien.

J’ai l’esprit clair et je ne pense à rien ; je ne pense à rien et ça ne change rien :ça me trouble.

Invités à prendre un peu de tout, les enfants des pays riches risquent de se trouver dotés de beaucoup de rien.

N’être rien, c’est déjà beaucoup dire. D’autant qu’autour est l’immensité de tout le reste.

On ne sort pas du « mieux que rien » par le « plus que tout ».

RIVIÈRE

Souriant et sérieux, disponible et détaché, pêcheur et poisson dans le lit de la même rivière. (Variante – Il est des lits de rivière où l’on ne sait jamais si l’on est pêcheur ou poisson.)

ROBOT

Susciter la confiance sans émouvoir quiconque rapproche le robot de l’homme. De l’homme de service, tout du moins, celui que l’on veut disponible sans qu’il soit désirable.

ROMAN

Ce qui distingue le roman du récit repose sur le pouvoir que l’auteur s’efforce de prendre sur ses personnages pour donner sens à la quête qu’il leur demande d’animer sur la page blanche. Le récit s’attache aux faits, le roman à ce que les personnages en font.

ROSE

Rose est un mot, mais un mot est-il une rose ?

ROSÉE

Chaque feuille mérite sa rosée.

ROUE

Si c’est autour des roues que tournaient toutes choses, l’ordre du monde n’en serait en rien changé.

ROUTE

Il n’y a pas de là-bas plus tard. Il n’y a que la façon dont je vais maintenant, et la raison d’aller importe moins que le fait d’être en route.

Suivre la route importe plus que de savoir où elle mène.

Prendre la route comme on prend un café.

Un pays et un peuple construisent-ils leurs routes, ou bien sont-ce leurs routes qui les construisent ?

RUE

Pour être présent sans prendre part, m’explique le badaud, il faut disposer d’un puissant savoir : celui de ne rien faire. Agité par la hantise de ne pas savoir faire, je lui rétorque que la rue est à tout le monde. Mais le badaud n’en démord pas : la rue est à lui.

RUINES

Tout projet devrait avoir d’emblée le souci de la beauté des ruines que, le moment venu, il laissera derrière lui.

RUPTURE

Au soir de la vie, ce que l’on crut être des ruptures ne fut que trémolos de la continuité. La vie nous traverse sans nous appartenir.

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